Face à Face : Bastareaud - Mesnel

Publié le 24/05/18

Franck Mesnel et Mathieu Bastareaud ont tous les deux un physique hors norme. L’un alternait entre premier centre et ouverture, l’autre entre les postes 12 et 13. Joueurs puissants, imposants, percutants, ces deux monstres mettent la balle au centre pour un face à face rare. Où quand les dreadlocks s’associent au papillon rose…

Le face-à-face du jour nous emmène dans le Xe arrondissement de Paris, dans un cadre factory, au siège d’une célèbre marque au nœud pap’ rose. Il semble que le rendez-vous réunisse deux personnages diamétralement opposés. Et pourtant, leur histoire et leur cheminement sont étonnamment comparables. Le légendaire Franck Mesnel, demi d’ouverture puis trois-quarts centre atypique du XV de France des années 1980 aussi discret que passionnant et passionné, retrouve face à lui un gaillard au cœur tendre, aussi puissant que sensible : Mathieu Bastareaud ! Deux figures attachantes, hommes de valeurs et de partage qui ne se connaissaient pas vraiment avant cet entretien.

Vos parcours paraissent totalement opposés, alors qu’ils sont assez similaires. Franck, tout a commencé pour toi à Saint-Germain-en-Laye ?

FM : À Carrières-sur-Seine exactement, avec un pote, fondu de la génération Gareth Edwards des années 70. Il aimait autant le pays de Galles que l’équipe de France. Après avoir regardé les matches du tournoi à la TV, on descendait reproduire les actions, et se pourrir le jean, sur les pelouses du coin. Je me suis inscrit de facto avec lui au club, en poussin je crois. J’ai ensuite arrêté un peu, puis repris à Saint-Germain-en- Laye où j’ai joué jusqu’à 26 ans. Un jour Yves Paletta, ancien demi de mêlée du Racing, me dit que je devrais le suivre. J’étais bien avec mes potes à Saint-Germain, j’hésitais. À la fin de mes études d’archi, j’ai tenté le coup.

Et toi, Mathieu, tes débuts ?

MB : Tous les mercredis, j’allais au centre aéré où ils nous proposaient des activités. J’ai aimé le rugby, j’en ai donc parlé à ma mère. Elle avait un collègue à La Poste qui était éducateur à Créteil. Il lui a dit de m’emmener. J’ai joué 10 ans à Créteil, puis je suis parti à Massy lorsque je suis entré en sport-études à Lakanal. Le plus dur, c’est quand je suis arrivé au Pôle France. J’étais surclassé, je ne connaissais personne. Ils se demandaient qui était ce mec qui n’avait pas fait le tournoi U18 avec eux.

L’intégration est compliquée…

MB : J’avais zéro sélection, je sortais de nulle part. Je me souviens, on part en stage en Afrique du Sud, je sors de deux mois de vacances en Guadeloupe. On me parle alors de programme physique. Tous les matins, c’était footing, une punition ! Au début, les mecs se foutaient un peu de moi, ils me voyaient à la traîne derrière, j’arrivais 5-10 minutes après les autres. Je ne disais rien, j’encaissais. Et puis, il y a eu ce premier match contre les – 20 des Boks. Comme toi, Franck, j’ai gagné le respect de mes coéquipiers sur un match. J’avançais sur chaque ballon, je cassais un mec sur chaque plaquage. On était loin des débuts où ils se foutaient de moi, où ils ne m’adressaient pas la parole.

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Votre point commun, c’est la difficulté d’intégration.

FM : Dans ces moments-là, si tu n’as pas un mec qui te dit qu’il te fait confiance, c’est compliqué. Tu as besoin de quelqu’un qui te rassure, qui te parle. Même si c’est l’intendant…

Cette personne, c’est Robert [Paparemborde].

FM : Oui, ce n’était pas du tout l’ours béarnais, bien au contraire. Il était très mariole, il avait une réelle ouverture d’esprit. Lorsque certains ont voulu freiner mon ascension, il a dit : « Non, on va laisser le gros une fois ou deux pour voir. » Il fallait alors assurer au milieu d’une somme de cassebonbons internationaux, tous avec des personnalités de folie. Et puis, il y avait Baptiste [Lafond], c’était mon idole quand j’étais à Saint-Germain. Il l’est toujours d’ailleurs.

Toi aussi Mathieu, il y a un homme qui t’a fait confiance ?

MB : Le premier, c’est Fabien Galthié au Stade français. J’arrive de Fédérale 1, je suis en U19 et Bernard [Laporte] me retient pour faire la Tournée en Nouvelle-Zélande. Malheureusement, je me blesse au genou. Quand j’arrive au club, je suis attendu. L’effectif du Stade français à cette époque-là, c’est quelque chose ! Il n’y avait que des stars. À mon poste, il y a Liebenberg, Glas, Boussès, Skrela, Messina. Un an avant, je les regardais à la télé. Deux ans encore avant, j’avais leur poster dans ma chambre à Lakanal. Je débarque au milieu de tout ça, j’ai peur, j’ai la boule au ventre aux entraînements…

C’était en plus ton club de cœur ?

MB : Pas vraiment ! Pas du tout même.

Le Racing ?

MB : Le Racing était pas au top, on va dire. Surtout chez les jeunes. En ce qui concerne le Stade français, je venais de Massy, il y avait une grosse rivalité. C’était une sorte de derby, on ne se faisait aucun cadeau. En sport-études, une semaine avant le match, on ne s’adressait pas la parole. Moi, à l’époque, j’aimais le Stade toulousain. C’était la référence à l’époque. On m’a toujours montré des vidéos du Stade toulousain, des essais de 80 mètres. En plus, il y avait le seul joueur de couleur de l’époque, Émile Ntamack. Je m’identifiais un peu à lui. Le pire c’est que j’ai eu la possibilité d’y signer, mais j’ai flippé. Je rêvais de recevoir un appel et quand je l’ai reçu, paf, tétanisé.

C’était un peu loin du périph aussi… (rires)

MB : Un peu oui… Jean-Michel Rancoule m’avait appelé et laissé un message. Je me disais que je n’allais jamais être à la hauteur.

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Votre parcours, c’est aussi l’équipe de France, avec là encore un point commun, une éclosion très rapide. Franck, tu arrives en 85 au Racing, un an après tu es international.

FM : Oui, en novembre 86. Je joue mon premier match contre les Blacks, 4 minutes exactement, à Toulouse. On prend une raclée, enfin non, on perd le match. J’enquille ensuite avec le 5 Nations à la place de Jeannot Lescarboura, blessé. On fait le Grand Chelem, puis je pars en Nouvelle- Zélande pour jouer la finale de la Coupe du monde. J’aurais d’ailleurs dû m’arrêter en 87, mais l’histoire fait que...

Tu as essuyé de nombreuses critiques au cours de ta carrière…

MB : Oui… (Il marque un temps d’arrêt) Avant, je prenais vraiment, mais vraiment, les choses à coeur. Ça pouvait même remettre en cause ma façon de jouer. Si j’entendais ou lisais par exemple : « Il ne fait pas de passes », j’allais en faire 40 le match suivant. Au début, c’était la passe, puis mon physique. Il y avait tout le temps quelque chose. Je me suis fait à l’idée que je ne pourrai jamais leur plaire. L’important, c’est de se donner à fond, pour toi, pour tes coéquipiers, pas le reste. Quand je vois certains de mes coéquipiers passer leur temps sur les réseaux sociaux pour voir ce qui se dit…

Être hermétique à tout ça, c’est ce qui a changé ta façon d’être ?
 
MB : Oui, je suis beaucoup plus détendu. Il m’est arrivé d’aller en conférence de presse avec la mâchoire serrée, avec l’envie de frapper tout le monde. Ce qui est drôle, c’est qu’au bout d’un moment, tu connais les mecs. Certains écrivent des choses pas toujours justes sur toi et viennent te voir tout mielleux. Je déteste l’hypocrisie. Je me suis dit qu’ils n’en valaient pas la peine, que je devais me concentrer sur moi, sur mes coéquipiers, ma famille, mes amis. Eux me connaissent réellement. Après le Tournoi, il y a eu des supers articles sur moi, alors qu’un an avant, j’étais un paria, je ne savais pas jouer au rugby. Il faut savoir prendre du recul avec ça, sinon…

FM : De toute façon, quoi que tu dises, tu auras toujours des gens qui iront te prendre à l’envers. Quoi que l’on fasse, on est confrontés, comme des comédiens, à la critique. Ça fait partie du jeu. Il faut donc se concentrer sur les choses vraies, à savoir la famille, les proches et les coéquipiers. Le plus important, c’est de ne pas décevoir les mecs avec qui tu joues. Ils te laissent faire des conneries avec le nœud papillon si, en échange, tu donnes tout pour eux sur le terrain. Ce respect est fondamental. Le reste c’est du pipeau, du marketing. Et puis, comme dit Mathieu, tu montes, tu descends. C’est pour ça qu’à chaque pas, il faut profiter, il faut aller signer les autographes aux mômes, c’est un échange.

Il y a le rugby et l’après-rugby. Franck, tu as réussi à merveille la transition.

FM : J’ai vécu les deux en même temps surtout. À l’époque, on avait l’impérative nécessité de bosser. Le rugby n’était pro… On a eu la chance d’avoir ce symbole d’impertinence qui a débouché sur un truc fantastique. Et puis, je n’ai jamais changé de club. Quand l’histoire Eden Park a commencé, j’étais au Racing, j’étais coincé. J’aurais adoré faire une saison en Afrique du Sud, en Nouvelle-Zélande ou en Australie. C’est le seul regret de ma carrière. J’étais finalement prisonnier du bonheur de pouvoir enchaîner sur autre chose, avec mes potes en plus. Il faut se construire une vie perso aussi, parce que je n’ai pas été très sérieux jusqu’à 30 ans. En tout cas, pas très fiable. Pendant 10 ans, je n’ai pas passé un week-end chez moi…

Et toi, Mathieu, tu as déjà quelques projets ?

MB : Oui, bien entendu. Je pense au futur, car je sais que ma carrière ne va pas durer 100 ans. Je ne m’appelle pas Vincent Clerc ! (Rires.) Je vais commencer à passer mes diplômes…

Tu te vois entraîneur ?

MB : Pourquoi pas. Mais pas de pros !

Pourquoi ?

MB : Non, il y a trop d’ego. Je préfère bosser avec les enfants. Au club, on a par exemple une opération rugby avec les cités du département. On sent que les gamins ont envie d’apprendre. Moi, ça me touche. J’ai envie de m’investir pour eux parce qu’ils le méritent. Ils viennent comme moi d’un quartier où ils n’ont pas forcément tout ce qu’ils veulent tous les jours… Je m’implique aussi auprès d’associations qui viennent en aide aux enfants en difficulté ou malades. Si je peux leur donner un peu de joie, un peu de sourire… J’ai actuellement la chance de pouvoir attirer des choses positives autour de moi. Je dois en faire profiter les jeunes.

Et être ambassadeur du rugby en Guadeloupe ?

MB : J’aimerais faire quelque chose là-bas, car il y a un vrai potentiel. J’ai envie de rendre tout ce que le rugby m’a donné. Transmettre, c’est important, et je trouve que ça se perd. Ça me fait bizarre quand je discute avec certains mecs au club. Je leur parle d’un joueur qui jouait il y a 10 ans, ils me répondent : « C’est qui ? »

On sent que ça te touche…

MB : Ce respect des anciens se perd et c’est vraiment dommage. C’est comme l’équipe de France, ça ne t’appartient pas, on te transmet quelque chose.

FM : C’est important ce que tu dis. Il faut garder cette culture, cette transmission. On est tous redevables de tout ce qu’on a appris à l’école de rugby

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MESNEL Franck

1961Année de naissance

56 Nombre de sélections

Racing Club de FranceDernier club

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